Construire en Afrique avec la Terre : Le Matériau d'Avenir que Kéré a Montré au Monde
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Construire en Afrique avec la Terre : Le Matériau d'Avenir que Kéré a Montré au Monde

17 avril 2026--18 min de lecture

L'Afrique n'a pas besoin de copier l'Occident pour bien construire

Partout en Afrique, le même tableau se répète : des maisons en parpaing béton avec des toits en tôle zinc. Du béton importé, du fer importé, de la tôle importée. Des maisons qui brûlent en saison sèche et qui rouillent en saison des pluies. Des constructions qui ressemblent à n'importe quoi, n'importe où dans le monde.

Pourtant, l'Afrique a ses propres matériaux. Des matériaux qui existent depuis des millénaires. Des matériaux qui gardent les maisons fraîches naturellement. Des matériaux qui coûtent moins cher, qui polluent moins et qui sont plus beaux.

Un architecte burkinabé l'a prouvé au monde entier. Il s'appelle Francis Kéré. Et son travail change la façon dont l'Afrique, et le monde, pense la construction.

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Centre de formation de Léo au Burkina Faso par Francis Kéré - architecture en terre rouge et toiture bois

Le Centre de Léo au Burkina Faso : terre, bois et génie africain réunis dans un seul bâtiment

Francis Kéré : l'homme qui a montré la voie

Diébédo Francis Kéré est né en 1965 à Gando, un petit village du Burkina Faso sans électricité ni eau courante. Envoyé à l'école dans la capitale, puis en Allemagne pour ses études d'architecture, il aurait pu rester en Europe et travailler pour des clients occidentaux. Il a choisi de rentrer construire pour son village. Ce choix a changé l'architecture mondiale.

L'École de Gando : tout a commencé là

En 2001, Francis Kéré construit la première école de Gando avec des briques de latérite, la pierre rouge qui se trouve partout au Burkina Faso et au Sénégal. Il invente une toiture métallique surélevée qui laisse circuler l'air entre le toit et le plafond. Résultat : la salle de classe reste fraîche sans climatisation, même par 40 degrés.

L'école de Gando remporte le prix Aga Khan d'architecture en 2004. Le monde entier découvre qu'avec des matériaux locaux africains et du génie, on peut construire mieux qu'avec du béton et de la tôle.

Le Prix Pritzker 2022 : la plus haute récompense mondiale

En 2022, Francis Kéré reçoit le Prix Pritzker, l'équivalent du Prix Nobel en architecture. Il est le premier Africain à recevoir ce prix. Le jury salue sa capacité à "créer des bâtiments qui répondent aux besoins de communautés dont les ressources sont limitées, sans jamais sacrifier la beauté ni la qualité."

Le message est clair : construire africain, c'est construire bien.

Ses portraits, dans son atelier entouré de maquettes ou tenant une structure en bois devant son regard calme, montrent un homme qui pense avec ses mains ; un homme qui construit des ponts entre l'Afrique et le monde, entre la tradition et la modernité, entre la communauté et l'architecture mondiale.

Le Goethe Institut Dakar : Kéré construit au Sénégal

En 2026, Francis Kéré livre son oeuvre la plus emblématique en Afrique de l'Ouest : le Goethe Institut Dakar, en plein coeur du Sénégal. Ce bâtiment n'est pas qu'un édifice culturel ; c'est une déclaration architecturale.

Ce qui rend ce bâtiment exceptionnel

  • Les murs sont en briques de latérite perforées, la même pierre rouge qu'on trouve partout au Sénégal
  • La façade perforée laisse passer l'air et la lumière naturellement, sans climatisation
  • Un baobab centenaire se dresse au centre du bâtiment ; Kéré a conçu l'architecture autour de l'arbre, il ne l'a pas abattu
  • La toiture intègre des panneaux solaires pour l'énergie
  • Le bâtiment comprend une bibliothèque dédiée aux savoirs africains, un auditorium, des salles de formation

Ce bâtiment est une déclaration : l'Afrique peut créer de la beauté avec ses propres ressources. Et il est à Dakar. Les Sénégalais peuvent aller le voir, le toucher, comprendre ce qu'on peut faire avec la latérite de leur propre sol.

Les trois matériaux en terre que l'Afrique doit connaître

1. La brique en terre cuite

La brique en terre cuite est fabriquée avec de l'argile façonnée et cuite au four. C'est l'un des matériaux de construction les plus anciens du monde, utilisé depuis l'Antiquité en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.

Ses avantages au Sénégal :

  • Inertie thermique : la terre cuite absorbe la chaleur le jour et la restitue la nuit. La maison reste fraîche pendant la journée et se réchauffe doucement la nuit
  • Durabilité : une brique en terre cuite de bonne qualité dure 50 à 100 ans
  • Esthétique : la couleur chaude de la terre cuite, rouge, ocre, terracotta, est naturellement belle et s'intègre parfaitement dans le paysage africain
  • Résistance : bien fabriquée, elle résiste aux intempéries et aux insectes

Coût au Sénégal : 150 à 350 FCFA par brique selon la qualité et la région.

Économie réalisée sur la climatisation : une maison en brique de terre cuite bien conçue peut réduire la consommation d'énergie de climatisation de 40 à 60 % par rapport à une maison en parpaing béton.

2. La brique en terre crue (adobe)

La terre crue, c'est simplement la terre mélangée avec de la paille ou de la fibre naturelle, façonnée en briques et séchée au soleil, sans cuisson. C'est le matériau de construction le plus utilisé dans l'histoire de l'humanité. Les maisons de Djenné au Mali, inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO, sont entièrement construites en terre crue.

Ses avantages :

  • Coût quasi nul : la terre est partout, souvent sur le terrain même où on construit
  • Isolation thermique supérieure : la terre crue est encore meilleure que la terre cuite pour maintenir une température stable
  • Écologique : zéro énergie pour la fabrication, zéro transport si on utilise la terre du site
  • Réparable facilement : si un mur est endommagé, on peut le réparer avec de la terre et de l'eau

Limite : la terre crue craint l'humidité. Elle nécessite une toiture avec de grands débords et un soubassement en pierre ou béton pour éviter le contact avec l'eau.

Utilisations au Sénégal : parfaite pour les régions semi-arides (Ferlo, Sine-Saloum, Casamance). À Dakar et sur le littoral, préférer la BTC ou la terre cuite.

3. La brique de terre compressée (BTC)

La BTC est la version moderne de la brique en terre crue. On mélange de la terre avec 5 à 8 % de ciment (stabilisant), puis on compresse le mélange avec une presse mécanique pour obtenir des briques très denses et très résistantes.

Ses avantages :

  • Résistance : une BTC bien fabriquée résiste à 2 à 5 MPa, comparable à un parpaing béton
  • Imperméabilité : le ciment stabilisant la protège de l'humidité
  • Esthétique : la surface est lisse et régulière, elle peut être laissée apparente sans enduit
  • Économique : coûte 30 à 50 % moins cher que le parpaing béton
  • Local : la terre vient du site, seul le ciment est acheté (et en faible quantité)
  • Emploi local : une presse à BTC peut être actionnée par 3 à 4 personnes formées localement

Comment fabriquer des BTC au Sénégal :

  1. Prélever la terre du terrain (latérite de préférence)
  2. Cribler pour enlever les grosses pierres et les racines
  3. Mélanger avec 5 à 8 % de ciment Portland
  4. Humidifier légèrement le mélange (pas trop)
  5. Comprimer dans la presse mécanique
  6. Laisser sécher 28 jours à l'ombre

Coût d'une presse à BTC : 1,5 à 3 millions FCFA pour une presse manuelle ou motorisée. Elle peut produire 300 à 500 briques par jour.

Coût de la BTC : 80 à 150 FCFA par brique, contre 200 à 350 FCFA pour le parpaing béton.

Intérieur d'un bâtiment en briques de terre avec jeux de lumière naturelle

La lumière filtrée par la brique de terre : fonctionnel, poétique et africain

L'indice carbone : pourquoi la terre bat le béton

L'indice carbone mesure la quantité de CO₂ émise pour fabriquer un matériau. Plus il est bas, moins on pollue. En construction, le béton armé est l'un des matériaux les plus polluants de la planète ; les matériaux en terre, eux, sont parmi les plus sobres.

Matériau CO₂ émis par tonne Disponibilité au Sénégal
Ciment Portland 600 à 900 kg CO₂/t Importé ou produit industriellement
Parpaing béton 200 à 300 kg CO₂/t Fabriqué localement mais avec du ciment
Brique terre cuite 150 à 250 kg CO₂/t Fabrication locale possible
BTC (5% ciment) 30 à 80 kg CO₂/t Fabrication 100% locale
Terre crue (adobe) 5 à 15 kg CO₂/t Fabrication sur site
Pierre latérite 2 à 8 kg CO₂/t Extraction locale directe

Ce que ça veut dire concrètement :

Construire une maison de 100 m² en BTC émet 10 à 15 fois moins de CO₂ qu'une maison en parpaing béton. L'Afrique peut construire des millions de logements sans répéter les erreurs de pollution de l'industrialisation occidentale.

L'Afrique a une chance unique : construire pour des centaines de millions de personnes qui ont besoin de logements, tout en utilisant des matériaux locaux à faible empreinte carbone. C'est un avantage, pas un manque.

Goethe Institut Dakar construit par Kéré Architecture - façade en briques de latérite perforées et baobab central

Le Goethe Institut Dakar : un chef d'oeuvre en latérite sénégalaise, construit au coeur de Dakar en 2026

Ce que ça peut apporter au Sénégal et à l'Afrique

Des maisons plus fraîches

Un mur en BTC ou en terre cuite de 30 cm d'épaisseur maintient la température intérieure 5 à 8 degrés en dessous de la température extérieure. En saison chaude à Dakar (38 à 42 degrés), c'est la différence entre une maison habitable et une fournaise.

Des économies considérables

  • Matériaux : 30 à 50 % moins chers que le béton
  • Électricité : 40 à 60 % de réduction de la facture de climatisation
  • Pour une famille sénégalaise, cela représente des centaines de milliers de FCFA économisés chaque année

Des emplois locaux

La fabrication de BTC ou de briques en terre cuite ne nécessite pas d'usine ni d'importations. Elle peut être faite par :

  • Des artisans locaux formés en quelques semaines
  • Des coopératives de femmes dans les villages
  • De petites entreprises artisanales dans chaque quartier

Toute la chaîne de valeur reste en Afrique.

Une identité architecturale africaine

Aujourd'hui, une maison de Dakar ressemble à une maison de Casablanca qui ressemble à une maison de Paris. L'architecture africaine a perdu son identité dans l'imitation. Avec les matériaux en terre, les couleurs chaudes de la latérite, les façades perforées qui laissent passer l'air, les toitures qui créent de l'ombre, une architecture africaine moderne, belle et assumée peut émerger.

Francis Kéré l'a montré. D'autres architectes africains suivent cette voie. Au Sénégal, des projets en BTC et en latérite commencent à voir le jour.

Un avenir face au changement climatique

L'Afrique est le continent le plus touché par le changement climatique, mais le moins responsable des émissions historiques. Construire avec des matériaux à faible empreinte carbone, c'est aussi une façon de prendre sa place dans la solution plutôt que dans le problème.

Comment commencer au Sénégal

Où trouver de la latérite

La latérite (pierre rouge) est présente dans presque toutes les régions du Sénégal, en particulier :

  • Thiès et sa région : très abondante
  • Casamance : disponible facilement
  • Sine-Saloum : en quantité
  • Dakar et banlieue : disponible mais à faire venir des zones périphériques

Où trouver une presse à BTC

Des presses à BTC sont disponibles au Sénégal et dans la sous-région. Cherchez auprès de :

  • L'École Polytechnique de Thiès (EPT)
  • L'ADEME Sénégal
  • Des fournisseurs d'équipements de construction à Dakar

Trouver un architecte qui connaît ces matériaux

Demandez à votre architecte s'il a de l'expérience avec les matériaux en terre. Des architectes sénégalais et ouest-africains travaillent de plus en plus avec ces matériaux. Exigez des références de projets réalisés.

Conclusion

Francis Kéré n'a pas inventé la brique en terre. Il a rappelé au monde que l'Afrique savait déjà construire, et qu'elle peut le faire mieux que n'importe qui : avec ses propres matériaux, pour ses propres conditions climatiques, pour ses propres communautés.

Le Goethe Institut Dakar est là, en briques de latérite perforées, avec un baobab au coeur. Il est beau. Il est frais. Il est africain.

L'avenir de la construction en Afrique n'est pas dans le béton importé. Il est dans la terre sous nos pieds.

Partagez cet article à tous ceux qui veulent construire en Afrique. La connaissance de ces matériaux doit circuler.

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