D'où vient le BIM, en quatre étapes
Pendant des siècles, la conception des bâtiments a reposé sur un seul instrument : le dessin à la main. L'architecte traduisait sa vision sur une planche à dessin, à l'aide de crayons, d'équerres et de compas. Chaque trait représentait un élément de l'ouvrage, chaque cotation précisait une dimension. Cette méthode, rigoureuse, imposait des contraintes considérables. La moindre modification obligeait à reprendre le dessin dans sa totalité ; la coordination entre l'architecte, l'ingénieur structure et le bureau d'études fluides reposait sur des échanges de plans papier, sources d'erreurs et de pertes de temps.
L'informatique a ouvert une première brèche dans les années 1960. En 1963, Ivan Sutherland présente Sketchpad au Massachusetts Institute of Technology, dans le cadre de sa thèse de doctorat. Ce programme, considéré comme le précurseur de la conception assistée par ordinateur, permet pour la première fois de créer et de manipuler des formes géométriques directement sur un écran à l'aide d'un stylo optique. Deux décennies plus tard, en 1982, Autodesk lance AutoCAD, qui démocratise la CAO sur micro-ordinateur. Le dessin technique bascule du papier vers l'écran. Mais cette révolution reste essentiellement graphique : un mur dessiné dans AutoCAD reste deux lignes parallèles, sans aucune information sur sa nature, sa composition ou ses propriétés. La CAO a numérisé le dessin, elle n'a pas numérisé l'information.
C'est précisément cette lacune qui a motivé l'émergence d'une nouvelle approche. Dès 1975, Charles Eastman, à l'université Carnegie Mellon, publie un article intitulé The Use of Computers Instead of Drawings in Building Design. Il y décrit un prototype, le Building Description System, dans lequel chaque élément d'un bâtiment serait représenté non plus comme un simple trait, mais comme un objet porteur de données géométriques, physiques et fonctionnelles, stocké dans une base unique. Cette idée visionnaire ne trouvera sa concrétisation technologique que bien plus tard, avec l'augmentation de la puissance de calcul. Eastman est aujourd'hui reconnu comme le « père du BIM ».
Au tournant des années 2000, plusieurs éditeurs concrétisent enfin cette vision. Revit, lancé en 2000 par Charles River Software, est racheté par Autodesk en 2002 et devient une référence mondiale. Graphisoft, Trimble et Bentley s'inscrivent dans la même dynamique. Le terme BIM, popularisé par Jerry Laiserin en 2002, s'impose dans le vocabulaire professionnel. À partir de 2010, l'adoption s'accélère : le Royaume-Uni rend le BIM de niveau 2 obligatoire pour les marchés publics dès 2016, la France engage sa transition numérique, Singapour et les Émirats suivent.
En définitive, le passage du dessin à la main à la CAO, puis de la CAO au BIM, n'est pas une simple évolution d'outils. C'est un changement de paradigme : on passe d'une logique de représentation, c'est-à-dire montrer à quoi ressemblera un ouvrage, à une logique d'information, c'est-à-dire décrire ce qu'il est dans toutes ses dimensions.